On peut dire que ce n'est pas récent "Textes de Scène", 1988, Seuil, p.112,113.
Mais si vous voulez une fois vous décrire sans complaisance, suivez le modèle!! Et si vous voulez enseigner l'art du portrait...

« Par hasard, en ce miroir, mon regard a croisé le mien. Et j'ai poussé ce cri - aaaaah! - en m'apercevant que j'avais oublié de me maquiller. C'est la première fois que cela m'arrive depuis
près de quatre ans que je fais ce métier avec une maestria que plus d'un m'envieraient, pour peu qu'ils fussent deux.
Et que vis-je en ce miroir? (Montrant son visage.) Ça! Cette figure? Cette tronche. Cette sale gueule. Cette trogne mafflue au regard
somnolent de chien de bistrot.
Ce mufle aux joues molles sur le point de dégouliner en fanons bloubloutants pour notaires balzaciens. Ce pif oblong comme un paf mou. Et cette bouche!
Cette bouche trop mince de moine égrillard sur ce menton bleuâtre et grossièrement fendu. Ça, des fossettes? Dirait-on pas plutôt le cul râpeux d'une truie naine émergeant d'une fissure
tellurique encore mouillée du sang des morts?
Et cette chose-là (il montre un grain de beauté entre ses yeux), cette chose marronnasse et grumeleuse posée pile au milieu de ce visage
fripé, comme une cerise avariée sur un gâteau de la veille.
«C'est un grain de beauté», dit mon dermatologue. Je l'ai fait répéter
«Un grain de quoi?
- De beauté!» (Il pouffe.)
Je ne garantis pas qu'il soit le meilleur dermato de Paris. Je crois me rappeler qu'il a fait son internat dans une tannerie de verrats périgourdins.
Entendons-nous bien. Il n'est pas question de le diffamer, cet homme de lard. Je ne dis pas que c'est le genre à se gratter l'entrecuisse pendant les consultations. Ah non! Parfois il s'arrête
pour s'éjecter les comédons.
Mais enfin tout de même : un grain de beauté! Je l'ai montré à mon ami Léon Schwartzenberg qui n'est pas de cet avis. Sans vouloir m'alarmer, il m'a
tout de même proposé l'euthanasie. En ce moment, il propose l'euthanasie à tout le monde. Il est résolument pour. C'est-à-dire que c'est plus facile pour avoir sa photo dans France-Soir
que quand on est contre.
Mon Dieu, pourquoi m'avez-vous fait cette gueule? J'aurais tant aimé être séduisant, plaire d'emblée, beau comme Rocard avec l'intelligence de
Delon... Pouf, pouf, c'est le contraire. »