Je n'ai été contemporain de Ramuz que pendant 16 mois, trop peu pour aller lui serrer la main! En mettant de l'ordre dans la jurassique paperasse avant les vacances, j'ai retouvé cet article de Chessex sur Ramuz dans: "L'HEBDO 3 août 2000, p.78 Rubrique : L' écrivain.
Il ne faudra que corriger "cinquante trois" par soixante. Un coup de balai sur le mythe de la décence et de la réserve de Ramuz, sa proximité avec le cinéma et donc les jeunes, et l'absence de dogmatisme.
Folie de Ramuz
JACQUES CHESSEX
"Ce qui est intéressant avec Ramuz, c'est qu'il ne cesse de rajeunir. Cinquante-trois ans qu'il est mort et le temps a dépoussiéré sur lui ce qu'il y avait de trop d'admiration patriotique, c'est-à-dire attendue, appuyée, récupérée. Nouveau grand printemps de Ramuz. Fraîcheur, immédiateté sur l'humeur noire qui sous-tend le texte, souvent le crispe ou le cabre.
Comme si l'oeuvre devait faire son chemin vers plus de clarté, allant prophétiquement vers l'ouvert. Dégagé du fatras sentimental, l'écrivain apparaît dans une scandaleuse candeur. Epiphanie terre à terre et visionnaire. C'est fort, Ramuz. C'est troublant. Elle est franchement impudique, chez lui, contrairement à ce qui a été dit de sa «réserve», cette façon de jeter les gens dans le drame, de les faire tuer leur enfant et se pendre (Aline), horriblement se supprimer (Jean-Luc), se faire étrangler par leur propre mère, trafiquer du bétail malade, se saigner sous un tronc que Dieu a précipité sur le personnage pour le punir de sa vanité. Impudeur, violence, sombre rumination devant le scandale d'être homme. C'est une vraie folie meurtrière, ici, qui obsède le récit. Fou, Ramuz? Evidemment pas dans la vie pratique. Mais cette psychose de la faute, cette fêlure, cette «marge»...
Est-il donc assez flapi, le cliché de la décence de Ramuz! Vous les trouvez décentes, ces histoires de monstres et de fous? Un animal qu'on martyrise à mort, un bossu qui enlève une jeune fille, un paysan qui engrosse une vierge et la laisse tomber, un notaire en chute libre, un assez vilain borgne qui passe un pacte avec le diable dans les pierriers de la montagne? Et je vous épargne le suicide d'un vieillard dans une rivière glacée, le rapt d'une jeune femme par un allumé, un village de coupables qui brûle, des morts qui sortent de leurs tombes et se mettent à courir par le monde. Rien à envier aux viols de Faulkner, aux feux de Styron, aux brutalités d'Erskine Caldwell.
Jeune, Ramuz? Il y a quelque chose de prodigieusement cinématographique dans ces histoires. D'ailleurs Ramuz aimait le cinéma. Il s'y intéressait. Il le disait. Il a été figurant dans tel film tiré de son oeuvre («Rapt», «Farinet»). Aujourd'hui sont venues les magnifiques adaptations de Michel Soutter, de Francis Reusser, de Claude Goretta, qui a fait tourner le grand Charles Vanel dans «Si le soleil ne revenait pas». Le cinéma, pour Ramuz, c'est une syntaxe très proche de celle, vigoureuse, répétitive, chantante, qui rythme le texte de ses récits. Un bloc sonore en mouvement, par plans, par séquences, par images, ainsi parle-t-on des mouvements d'un film. Ecrivain-opérateur, Ramuz cadre d'un oeil rapide puis il détaille, s'arrête, «Zoome» sur un objet, sur un visage, avant de revenir à la scène.
C'est ce traitement de l'image qui rend Ramuz si familier aux jeunes lecteurs d'aujourd'hui. Je l'ai fait lire à des centaines de gymnasiens. «Aline», les nouvelles, «La beauté sur la terre», «La grande peur dans la montagne», qui fut même un texte de bac, autant de rencontres naturelles, parce que la modernité de l'écriture, et plus exactement le rythme cinétique du texte, vont de pair avec la culture des images dans laquelle baignent les élèves. On y entre dans un tempo, un volume, un système de sons répétés comme dans les psaumes de la Bible qu'écoutaient nos grands-parents (et ceux de Ramuz, et Ramuz lui-même): plastique forte, dans la Bible, figures nettes. Cela ne se démode pas.
Il y a du western dans la « Grande peur », et le fantastique qu'aiment les jeunes gens. Il y a la stupeur d'un film japonais dans «Les signes parmi nous», disons «Les contes de la lune vague». Et une grande parenté avec «L'empire de la passion», de Oshima Nagisa, dans «Jean-Luc persécuté». Les jeunes gens sentent ces choses. Qu?est-ce qui fait qu'une oeuvre est actuelle, quand tant de glorioles contemporaines s'étiolent déjà en enfer? C'est qu'elle correspond à notre souci physique et métaphysique. Le désir de l'autre et le désir de Dieu. La peur, la fascination, l'angoisse de l'autre, et encore la passion de Dieu. La folie d'être en vie face à la mort. L'intuition et le regret de l'absolu.
Autant de questions chez Ramuz. Et ce qui est bon pour la fraîcheur de l'?uvre : aucune réponse péremptoire. Les réponses tuent les livres. Un vrai poème nous apprend qu'on ne l'épuise pas, ni son sens en profondeur, ni son usage apparent, et l'oeuvre de Ramuz fait de même. Elle interroge parce qu'elle s'interroge, elle trouble parce qu'elle-même se trouble. Oui, à n'en pas douter, jeune est cette voix qui ne donne aucun message précis, et qui parle heureusement entre nous et le vertige de l'insondable."